Blog

Une nouvelle circonscription pour les francophones dans le nord de l'Ontario

Le coeur de la francophonie dans les petites localités du nord de l'Ontario bat un peu plus fort ces jours-ci, alors qu'une circonscription fraîchement redécoupée se prépare à élire son tout premier représentant.

 

La création de la circonscription de Mushkegowuk-Baie James a ouvert une nouvelle porte sur les coulisses du pouvoir pour les Franco-Ontariens — une des minorités les plus anciennes, les plus importantes et les plus fières de la province —, tandis qu'une rancoeur longtemps couvée à l'égard d'un gouvernement libéral distant revigore les progressistes-conservateurs dans une région sinon largement néo-démocrate.

 

Dans un salon de coiffure de la ville de Kapuskasing, Kimberly Kostecky, 58 ans, se lance dans une tirade inspirée contre le coût de l'électricité, une calamité qu'elle impute aux libéraux.

 

«C'est astronomique ce qu'on paie pour l'Hydro. Nous vivons dans une région où il peut faire extrêmement froid, et quand on peine à payer notre facture d'Hydro et qu'on apprend que le PDG (d'Hydro One) fait 6,2 millions $ sur nos dos, c'est ridicule», s'indigne-t-elle.

 

«Alors quand j'entends Doug Ford dire qu'il va se débarrasser de lui et de ses copains, il marque un point. Je ne suis pas vraiment une admiratrice de M. Ford, mais il a eu mon oreille.»

Chez le barbier d'à côté, non loin de l'usine à papier qui reflète l'importance de l'industrie forestière dans la région, Claude Joncas ne cache pas qu'il en a assez du statu quo — bien qu'il ignore toujours comment se traduira son ras-le-bol le 7 juin, jour du vote.

«Nous sommes tous néo-démocrates ici. Moi, je ne suis plus trop pour ça parce que nous avons besoin de changement, explique-t-il. Personne ne se soucie de nous de toute façon. Tout ce qu'on entend c'est ''Toronto, Toronto''. Les gens en ont marre.»

Dans son magasin de tapis et de planchers situé en plein coeur de Kapuskasing, Gilles Aubertin, 53 ans, croit qu'il est grand temps que leur circonscription ait un représentant sur les bancs du Parlement.

«Si on élisait un conservateur, je pense qu'on serait mieux», avance-t-il.

Voilà de la musique aux oreilles d'André Robichaud, le candidat conservateur qui espère pouvoir profiter du vent de changement qui souffle sur une bonne partie de la province, si l'on en croit les intentions de vote.

Cette nouvelle circonscription représente pour lui une occasion en or.

«Ça donne au nord de l'Ontario un autre siège à Queen's Park, souligne-t-il. Ça nous donne aussi, à nous, les francophones, une autre voix à Queen's Park.»

Bien que taillée à partir d'une plus grosse circonscription, Mushkegowuk-Baie James demeure vaste. Elle couvre une superficie deux fois plus importante que l'ensemble des provinces maritimes, s'étirant sur 600 kilomètres vers le nord, jusqu'à la baie d'Hudson. Sa population de quelque 30 000 personnes est composée à environ 60 pour cent de francophones et 27 pour cent de membres des Premières Nations.

Ces chiffres laissent d'ailleurs transparaître un épineux problème.

À plusieurs centaines de kilomètres au nord-est de Kapuskasing, près de la baie James, de petites communautés autochtones assez actives sur le plan politique, telles que Attawapiskat, Fort Albany et Moosonee, misaient sur la nouvelle circonscription pour amplifier leur voix.

À leur grand dam, le centre de gravité politique de la circonscription a plutôt glissé vers un point légèrement moins méridional.

«C'est une occasion manquée pour notre peuple, pour notre région», s'était désolé le chef du conseil tribal Mushkegowuk, Jonathan Solomon, au moment du dévoilement de la nouvelle circonscription en octobre.

«Quelles sont les chances qu'une personne issue des Premières Nations se retrouve à l'Assemblée législative si les Premières Nations sont minoritaires?», s'était-il alors interrogé.

Gaétan Baillargeon tentera ces chances. Originaire de la Première Nation Constance Lake, dans le sud-ouest de la nouvelle circonscription, ce nouveau venu en politique se considère également comme un fier Franco-Ontarien, même s'il a été élevé en anglais.

M. Baillargeon se présente sous la bannière libérale —une formation qui peine à percer dans la région, même si elle a selon lui bien servi les intérêts tant autochtones que francophones.

Il fait campagne dans une circonscription où le dédain des libéraux est souvent viscéral et où les positions conservatrices et néo-démocrates convergent sur des enjeux-clés. Les deux partis critiquent par exemple avec véhémence ce qu'ils perçoivent comme des politiques environnementales malavisées qui mettent en danger les industries dépendantes des ressources naturelles.

«Nous sommes des environnementalistes. C'est notre propre cour arrière et nous prenons soin de nos forêts. C'est notre survie ici haut», renchérit de son côté le candidat néo-démocrate.

«Si une usine ferme, ça ne touche pas seulement les travailleurs, ça touche toute la communauté. Certaines de ces villes n'ont qu'un seul secteur d'activité», fait valoir Guy Bourgouin.

D'origine québécoise, ce syndicaliste métis espère que la nouvelle circonscription favorisera l'amélioration des routes, le rétablissement d'un système ferroviaire dans le nord et une meilleure accessibilité des services publics en français, surtout en matière d'éducation.

«Même si le Canada est censé être un pays bilingue, nous sommes toujours en train de lutter pour nos droits, en tant que francophones, de maintenir notre langue et, avec un peu de chance, notre culture», se désole-t-il.

Les néo-démocrates et les conservateurs ne s'entendent toutefois pas sur leur idéologie plus large, notamment quant à la taille de l'État, les impôts et les déficits budgétaires.

«Leur solution à tout n'est pas différente de ce que (le président) Trump fait aux États-Unis: accorder de grosses baisses d'impôts, et nous disons ''non, ce n'est pas la voie à suivre''», expose M. Bourgouin.

Le maire de Kapuskasing, Alan Spacek, estime que l'hostilité à l'égard des libéraux a atteint un point critique. Tout comme Guy Bourgouin, il évoque leurs politiques environnementales, telles que leur plan de protection du caribou forestier qui s'annonçait dévastateur pour l'économie régionale.

«Nous sommes devenus très insultés par l'implication ou la suggestion que nous ne sommes pas les gardiens de notre propre cour arrière», explique le maire.

M. Spacek cite en exemple d'autres éternelles préoccupations telles que les coûts de l'essence et de l'électricité, de même que la bureaucratie qui freine le développement du grand potentiel minier de la région.

Selon le maire, bien que les néo-démocrates ne semblent pas menacer le mode de vie et les gagne-pains nordiques, les conservateurs de Doug Ford ont de bonnes chances de conquérir des élections qui les ont longtemps tenus à l'écart.

«Il est très favorable aux travailleurs. Et nous sommes des ouvriers», relève M. Spacek.

Dans la boutique de sa fille, qui fait affaire dans les vêtements de yoga et les articles Nouvel Âge, la libérale de longue date Lise Lallier affirme que plus aucun parti ne l'inspire.

L'infirmière à la retraite, âgée de 60 ans, est «presque tentée» de voter pour les Verts, alors que toutes les formations politiques ont à ses yeux brisé leurs engagements.

Elle dit par ailleurs comprendre la déception des communautés autochtones face aux limites de la nouvelle circonscription.

«Ça me rappelle ce par quoi sont passés les francophones. Nous avons dû nous battre pour nos droits. Maintenant, on voit que la même chose se passe avec les Autochtones», soutient-elle.

«Je ne les blâme pas de ne pas faire confiance au gouvernement.»

David Tabachnik, un professeur de sciences politiques à l'Université Nipissing, minimise le nouveau poids électoral des Premières Nations et des francophones dans le nord de la province avec la création de Mushkegowuk-Baie James et de la circonscription à prédominance autochtone Kiiwetinoong, à l'ouest.

«La région de Toronto a obtenu 15 nouvelles circonscriptions, indique-t-il. Le pouvoir relatif du nord a d'autant plus baissé. Il y a peut-être quelque chose de fallacieux dans tout ça.»

Sources : quebec.huffingtonpost.ca