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Le français est-il en déclin au Québec?

L’affirmation: «D’abord, le premier mythe : le français est en déclin au Québec. Il y a 94,5 % des Québécois qui sont capables d’avoir une conversation en français. C’est le chiffre le plus élevé jamais vu», a déclaré l’analyste politique de Radio-Canada Michel C. Auger lors de son passage à «Tout le monde en parle», dimanche dernier. Le spin doctor souverainiste Steve E. Fortin lui a répliqué dès le lendemain sur le site du Journal de Montréal, le taxant de «jovialisme linguistique» qui «nuit à la […] pérennité du français au Québec». Alors, est-ce que le français décline dans la Belle Province, oui ou non?

Les faits

Un coup d’œil aux chiffres de Statistique Canada permet de confirmer que le chiffre de 94,5 % est exact, et qu’il est vrai de dire qu’il s’agit d’un sommet historique. M. Fortin lui oppose toutefois que la simple «connaissance du français» n’est pas un indicateur très parlant, ce qui est aussi vrai : l’essentiel pour la survivance de la langue n’est pas de savoir se débrouiller tant bien que mal (les critères de «StatCan» ne sont pas très sévères) dans la langue de Molière, c’est de l’adopter et de la transmettre à ses enfants. Bref, c’est la langue d’usage à la maison qui est l’indicateur le plus significatif, ici.

À cet égard, M. Fortin ne fournit pas ou peu de données à proprement parler — juste une prédiction faite par un seul démographe il y a 10 ans. Alors les voici : en 1996, 82 % des gens au Québec déclaraient le français comme langue la plus souvent parlée à la maison (à l’exclusion des réponses multiples) ; en 2016, cette proportion était de 79 %. On est loin d’un recul précipité, mais cela demeure une baisse.

 

Or ce n’est pas l’anglais qui est responsable de ce recul, et il faut le souligner parce que c’est lui qui est considéré comme LA grande «menace» pour le français au Québec — ce qui est normal et évident dans le contexte nord-américain. Au cours des 20 dernières années, la langue de Shakespeare est restée à peu près stable, voire a légèrement baissé comme langue parlée à la maison, passant de 10,1 % en 1996 à 9,8 % en 2016.

Ce sont plutôt les «langues tierces» qui ont progressé : l’accueil d’un grand nombre d’immigrants depuis 20 ans a fait grossir ce groupe plus rapidement que les autres. D’où la «baisse» du français, qui est moins un recul qu’une (légère) dilution statistique.

La question est donc de savoir si ces derniers adoptent plus le français que l’anglais. Historiquement, le français n’avait pas la faveur des nouveaux arrivants. D’après le dernier recensement, seulement 33 % des immigrants arrivés avant 1981 ont déclaré (en 2016) parler français le plus souvent à la maison, contre 30 % l’anglais et 37 % les autres langues.

Le portrait a toutefois changé pas mal depuis 30 ans, en partie à cause des origines des nouveaux arrivants qui ne sont plus les mêmes : parmi les immigrants arrivés entre 2011 et 2016, 41,5 % disent parler français à la maison, l’anglais a littéralement fondu (9,5 %) et les «langues tierces» ont progressé (49 %).

En outre, un rapport de l’Office de la langue française de 2011 a lui aussi constaté la tendance : plus d’immigrants optent maintenant pour le français que pour l’anglais.

Autre façon de dire la même chose : au dernier recensement, parmi les réponses multiples, 137 000 personnes ont répondu «français et une langue non ­officielle», ce qui est environ 2,5 fois plus qu’«anglais et une langue non officielle».

Verdict

Les chiffres donnent plutôt raison à M. Auger. Il y a bien eu un léger recul de 3 % du français comme principale langue parlée à la maison depuis 1996, mais il n’est pas dû à des progrès de l’anglais. C’est le nombre d’immigrants parlant des «langues non officielles» qui a fait baisser le poids relatif du français au Québec, et tout indique que notre langue exerce un bon attrait sur eux. Bref, même si la survie du français dans cet océan anglophone qu’est l’Amérique du Nord ne sera jamais assurée, il n’y a pas grand-chose pour appuyer l’idée d’un «déclin» du français dans tout ceci.

Sources : Le Soleil